ANTHONY PHUONG – GALLERIST

 

Portrait of Anthony Phuong © Wahib Chehata

Anthony Phuong, vous êtes directeur de la galerie A2Z. Pour vous, quel est votre rôle en tant que galeriste ?

Pour moi c’est vraiment un métier de passion où l’on est amené à prendre des risques au travers de nos choix parce que l’on représente des artistes qui posent des questions que l’on se pose nous-même. Le métier de galeriste s’inscrit dans un premier temps dans une phase de recherche où l’on va à la rencontre des artistes pour essayer d’avoir une représentation la plus fidèle de ce que nous-mêmes aurions aimé voir sur le marché de l’art. Par la suite, il y a un très gros travail de pédagogie pour transmettre le message de l’artiste. On peut appeler cela la partie « non-profit » mais le galeriste c’est aussi une entreprise à faire tourner. La partie commerciale est une réalité mais si on penche trop du côté mercantile, on devient un simple marchand. On peut le devenir sur du second marché : on vend des tableaux, un stock, des œuvres existantes mais pour moi, défendre sa propre génération d’artiste a beaucoup plus de sens. De là, on est plus à même de ressentir des choses et de les expliquer aux autres, et peut être à la génération à venir, notamment au travers des expositions que l’on propose.

Vous venez de déménager votre galerie d’Ivry-sur-Seine en plein cœur du quartier de Saint-Germain des Prés à Paris. Vous sentez-vous investi d’une nouvelle mission ?

Ce déménagement est un grand tournant pour la galerie, c’est un renouveau. Il y a un tout autre travail qui s’amorce, une autre manière de gérer puisqu’on part d’un beau lieu mais avec des contraintes financières totalement différentes. De fait, je comprends mieux comment on peut facilement tomber du côté marchand de la galerie d’art. C’est pour cela que je ne dénigre pas du tout ceux qui le font mais il faut savoir le faire et savoir doser pour garder sa ligne. Saint-Germain des Prés c’est de nouvelles propositions et dans le même temps c’est un apprentissage au quotidien : je continue à apprendre tous les jours.

Vous êtes spécialisé en art contemporain chinois. Pourquoi est-ce important de donner de la visibilité à l’art contemporain chinois aujourd’hui ?

En France, il y a déjà eu différentes plateformes qui ont donné une possibilité à l’art contemporain chinois de s’exprimer. Mais de par notre profil, à savoir chinois, directeur de galerie défendant l’art contemporain chinois, cela prend un tout autre sens puisque cela permet de mieux se spécialiser au travers de nos origines. Je ne dis pas que nous sommes plus à même d’être sensible à une certaine proposition, mais cela paraît normal qu’un allemand défende l’art allemand, qu’un américain soit spécialisé en art américain donc on continue dans cette logique. D’ailleurs avec nos 5 ans d’ancienneté, je pense que nous faisons partie des pionniers. On peut tout de même parler des galeries historiques qui ont défendu une certaine histoire de l’art contemporain chinois mais pas la nouvelle génération. De notre côté, on est spécialisé dans cette nouvelle génération.

D’après vous, d’où vient cet intérêt récent pour l’art contemporain chinois en France ?

Il y a différentes périodes, différentes vagues. Les premières vagues sont apparues en réaction face à l’oppression due à la révolution culturelle. C’est vraiment la première génération d’artistes qui se sont révoltés et qui ont produit une œuvre significative, désormais inscrite dans l’histoire de l’art tout comme les artistes qui, en réaction à la Première et Seconde Guerre Mondiale, on vraiment fait évolué les styles et les mœurs. Aujourd’hui, la génération que je défends n’a pas vécu de drame ou de crise mise à part l’arrivée d’internet. Tous ces artistes qui sont nés dans les années 70 ont pour moi un avis très important qu’il faut représenter et travailler pour leur donner cette liberté, ce champ d’expression qui va permettre d’analyser tout ce qui s’est passé : les phénomènes, les métamorphoses, les changements, les radicalisations des idées et des comportements. À ce titre, l’art est vraiment un baromètre qui, au-delà des sociologues, permet à chacun d’avoir des bouts d’histoires à exprimer par des acteurs. Cette génération d’artistes mérite vraiment qu’on les accompagne.

Si on revient sur pourquoi je m’intéresse à l’art contemporain chinois, l’idée pour moi, ayant grandi en France, c’est de servir de passerelle pour arrondir les angles afin que les informations puissent être digéré par les occidentaux. Forcément, nous n’avons pas les mêmes sensibilités et une traduction littérale n’a pas tout le temps de sens.

Certains des artistes chinois sont très en vogue mais de manière générale la plupart d’entre eux restent assez peu connus du grand public. D’après-vous pourquoi ce contraste ?

Si l’on traduit les idéogrammes Chine, c’est à dire « l’empire du milieu », vous avez tout compris. Pour l’instant c’est un marché qui s’auto-suffit : il y a une économie, une culture propre qu’ils essayent de s’approprier de nouveau après s’être fait de l’argent. Ce retour vers la culture chinoise se fait de manière anarchique, tout comme avec les Etats-Unis. Il y a beaucoup d’artistes américains dont on ne connaît pas l’existence et qui exposent dans les plus grands musées aux USA. Petit à petit, on les voit débarquer dans nos musées. C’est un système qui fonctionne puisqu’ils ont une économie qui permet cette rotation et de défendre leur propre artistes. Ils défendent leur culture c’est normal. Le Centre Pompidou devrait obliger à ce qu’il y a ait au minimum 60 à 70% d’artistes français en priorité au lieu d’exposer des artistes internationaux majoritairement. On se doit de les défendre dans un premier temps.

Pourquoi les français souhaitant montrer l’art contemporain chinois en France vont avoir tendance à montrer les artistes déjà les plus exposés et pas montrer les artistes moins connus en Occident ?

C’est justement pour ça que l’on fait ce métier là en tant que chinois. On voyage, on rencontre beaucoup de gens, on est en connexion avec tous ces artistes là. Notre but c’est de sortir des sentiers battus et montrer ce qui n’est pas montré et c’est pour cela que nous ne sommes pas forcément présents dans les plus grandes foires puisque la notoriété de nos artistes est assez basse. On fait ce travail de découverte jusqu’à ce que les artistes aient atteints une certaine notoriété. On a voulu jouer ce jeu et respecter les règles de fonctionnement sur le long terme et ne pas brûler les étapes tout en étant sûr de nos artistes. En ce sens, on peut se permettre pas mal de choses et on se doit d’être les fans n°1 de nos artistes.

Quelle est la part de l’art contemporain chinois sur le marché de l’art aujourd’hui ?

Je pense qu’il y a beaucoup de choses à dire et à exprimer par rapport à la relation entre l’œuvre, l’artiste et la vie de l’artiste. Aujourd’hui les chinois vivent encore des choses qu’on ne s’imagine pas ici. Par rapport à l’art contemporain occidental, il y a un forcément un intérêt et l’art contemporain chinois y a toute sa place.

Comment l’art contemporain chinois se situe par rapport à l’art contemporain asiatique ?

Quand je suis allé voir Art Basel Hong Kong, j’ai vu les propositions des différentes galeries en Indonésie, en Corée, Japon, Malaisie, Inde et c’est vraiment top. L’art contemporain chinois est un gros marché mais chaque pays a une réelle proposition et je regrette qu’on ne puisse pas voir assez d’art contemporain asiatique en France. On sent l’influence de chaque pays en fonction des clichés que nous en avons. Pour moi, que ce soit l’art contemporain japonais, chinois, coréen, indonésien, thaïlandais, ils se valent tous.

Propos recueillis par Dorian Reunkrilerk et Lou Anmella-de Montalembert – Paris, 2015

 

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